LuxCitizenship

Lors des prochaines élections législatives luxembourgeoises en 2023, nous serons en présence d’une nouvelle « communauté » au Grand-Duché, laquelle n’existait pas lors du scrutin de 2018.

De Video op Lëtzebuergesch iwwer eis Etüd

Cette « communauté » sera d’une importance équivalente à la population de Pétange, et comptera plus d’électeurs éligibles que Esch-sur-Alzette. Mais ce qui fait la spécificité de cette nouvelle « communauté », c’est qu’elle sera composée exclusivement d’Américains et de Brésiliens.
En effet, d’ici au 31 décembre 2022, les personnes nées aux États-Unis et ayant recouvré la nationalité luxembourgeoise grâce à un ancêtre venu du pays et vivant au 1er janvier 1900 représenteront au moins 1% de la population nationale du Grand-Duché. Quant à ceux natifs du Brésil, ce nombre s’élèvera au bas mot à 3%. Ces chiffres ont assurément de quoi surprendre. Mais pourquoi cet état de fait ?

Évolution de la situation

En 2008, sous l’impulsion du gouvernement Juncker-Asselborn, la Chambre des députés a modifié la loi sur la nationalité luxembourgeoise afin de permettre la double nationalité pour la première fois.
La loi a également instauré une mesure temporaire permettant aux descendants en ligne directe d’un ancêtre luxembourgeois vivant au 1er janvier 1900 de recouvrer la nationalité dudit ancêtre. Le but de cette loi et de cette mesure était d’augmenter le nombre de Luxembourgeois vivant au Grand-Duché et favoriser ainsi leur intégration sociale.
Il s’avère qu’en réalité, personne n’avait alors anticipé l’engouement qu’allait rencontrer la mesure. À la fin du délai de dix ans prévu par la loi pour recouvrer la nationalité, le gouvernement a validé 47 472 demandes initiales, soit 7,6 % de la population totale du Luxembourg.
Le gouvernement ne s’attendait pas à la moitié de ce chiffre. Mais ce qui a surpris le plus, c’est qu’environ 4 509 Américains et 15 477 Brésiliens figuraient parmi ces chiffres.

3% de la population grand-ducale

À ce jour, seuls quelque 2 513 Américains et 5 135 Brésiliens ont obtenu la double nationalité. Le dernier délai pour souscrire une demande de nationalité a dû être reporté au 31 décembre 2022 en raison des restrictions de voyages imposées par le Covid-19. Au total, ce sont déjà 12 388 Américains et Brésiliens qui doivent encore arriver au Grand-Duché avant la fin de l’année 2022, étape ultime de leur demande

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Américains et Brésiliens doivent venir au Luxembourg en 2022

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Américains et Brésiliens doivent venir au Luxembourg en 2022

Nous avons la certitude que pour diverses raisons, dont la pandémie, la situation en Ukraine, ainsi que le fait que certains demandeurs âgés sont désormais déjà décédés, l’intégralité de ces candidats à l’immigration ne rejoindront pas le Luxembourg. Cependant, les statistiques du ministère ne comprennent pas les enfants mineurs des demandeurs qui, eux aussi, obtiendront de facto la nationalité. Ces statistiques ne tiennent pas compte non plus des Américains et des Brésiliens susceptibles d’obtenir la nationalité luxembourgeoise par d’autres voies légales.
Ainsi, au regard de l’ensemble des estimations, le nombre escompté de 19 986 binationaux se situe bien en-dessous des potentiels néos Brésilien-et Américano-Luxembourgeois.
Ce chiffre à lui seul représente déjà 3% de la population vivant sur le territoire du Luxembourg et à 8% de l’électorat éligible du Luxembourg (259 887). En fait, en 2023, la seule commune luxembourgeoise ayant plus d’électeurs luxembourgeois éligibles que cette nouvelle “communauté” sera Luxembourg-ville, avec 24 764 électeurs.
Le vote n’est pas une obligation pour les non-résidents, et la plupart des 19 986 nouveaux Luxembourgeois n’auront même pas connaissance des formalités à accomplir pour voter par correspondance. Par conséquent, il est raisonnable de supposer que pas même la moitié de ces nouveaux Luxembourgeois seront en capacité de voter aux élections de 2023.

Impact à venir

Mais tous ces nouveaux ressortissants qui voteront par correspondance le feront par défaut dans la ville de Luxembourg. Par conséquent, même si un pourcentage peu élevé de ces nouveaux Luxembourgeois voteront effectivement, ce phénomène pourrait peser réellement sur le résultat de l’élection pour la circonscription « Centre », qui comptait 72 986 électeurs lors de l’élection de 2018.
Ainsi, cette nouvelle population pourrait engendrer des conséquences sur l’avenir du Grand-Duché. Cependant, très peu de personnes au Luxembourg ont déjà fait la connaissance de l’un de ces nouveaux Luxembourgeois par ascendance, et a fortiori savent comment les intégrer dans la société.
Toutefois, il ne fait aucun doute que ces nouveaux ressortissants seront de plus en plus nombreux à venir s’installer au Luxembourg. Le gouvernement luxembourgeois indique qu’il n’existe pas de dispositif permettant de savoir précisément combien de personnes ayant recouvré la nationalité luxembourgeoise résident de manière effective au Luxembourg.
Nos propres sources qui ne sont qu’anecdotiques, car fondées sur de séjours passés au Luxembourg et sur les témoignages de participants à des forums en ligne, semblent indiquer qu’actuellement, davantage de Brésiliens s’installeraient au Luxembourg. Selon une estimation très approximative, au moins quelques centaines de binationaux brésiliens seraient déjà installés au Luxembourg. Le nombre d’Américains venus résider au Luxembourg est de toute évidence bien inférieur à 100, et ne dépasse probablement pas les 50.
Le nombre de binationaux brésiliens s’installant au Luxembourg est susceptible d’augmenter considérablement aux cours des prochaines années. Au 1er janvier 2022, 10 342 Brésiliens avaient prévu d’immigrer au Luxembourg pour concrétiser leur demande d’acquisition de la nationalité d’ici la fin de l’année. Si nous prenons notre enquête relative aux binationaux brésiliens comme modèle, 90,6 % des binationaux brésiliens envisagent un déménagement au Luxembourg ou au sein de l’UE. Ce que représenterait 9 928 adultes.

Souhaitez-vous déménager dans l’U.E. ?

Chart by Visualizer

Les Binationaux Brésiliens

En présupposant que la moitié d’entre eux s’installent au Luxembourg, et l’autre moitié dans d’autres pays en Europe, cela représente 4 685 adultes à destination du Luxembourg. Si nous reprenons notre modèle, parmi ceux-ci, 2 061 demandeurs majeurs (44%) prévoient de s’installer au Luxembourg dans les 1 à 2 prochaines années, et 1 077 (23%) dans les 3 à 5 ans.

Quand ?

Dans les 1-2 prochaines années

44%

Dans les 3-5 prochaines années

23%

Je n'ai pas de projets, mais je suis intéressé

27%

Plus tard dans la vie

4%
Il faut également savoir que beaucoup d’entre eux viendront avec leur conjoint et leurs enfants. Eu égard à de tels chiffres, il convient sans aucun doute de se poser plus sérieusement la question de l’intégration de ces nouveaux Luxembourgeois par ascendance.

Les nouveaux (arrivants) luxembourgeois

Prenons par exemple le portail gouvernemental Guichet.lu, qui s’adresse le plus souvent aux étrangers résidant au Luxembourg ou aux Luxembourgeois de souche. La page https://guichet.public.lu/en/citoyens/immigration/nouveau-resident-luxembourg/arrivee-luxembourg/depart-arrivee-commune.html qqui fournit des renseignements à destination des personnes s’installant au Luxembourg pour la première fois pose assurément problème.
Ces informations s’adressent soit aux ressortissants de l’Union européenne, soit aux ressortissants de pays tiers. Or, ces binationaux ne sont ni l’un ni l’autre. L’information la plus adaptée serait donc celle destinée aux ressortissants de l’Union européenne.
Les consignes figurant sur cette page font référence à l’obligation de se faire enregistrer dans les 90 jours suivant l’ arrivée déclarée dans le pays. La déclaration de présence n’est pas obligatoire pour un ressortissant du Luxembourg, même si c’est la première fois qu’il met les pieds sur le sol luxembourgeois. Cette information ne figure officiellement nulle part, mais démontre à loisir que ce n’est pas qu’un petit détail…parmi tant d’autres !
Les immigrants étrangers au Luxembourg ont également droit à certains avantages sociaux qui ne sont pas nécessairement ouverts aux personnes qui possèdent déjà la nationalité luxembourgeoise. Parmi ces multiples avantages, on compte une aide financière à l’apprentissage des langues.
Un exemple concret est le contrat d’accueil et d’intégration (CAI) qui comprend des cours de langue à tarif réduit, des cours d’éducation civique gratuits et une journée d’orientation pour faciliter l’intégration des étrangers. Il nous semble pourtant que les nouveaux Luxembourgeois par ascendance qui se sont installés dans le pays présentent déjà une appétence pour se fondre dans la société luxembourgeoise et pourraient tier parti de cet accueil de bienvenue et de cette assistance, et ce indépendamment de leurs moyens financiers qui n’ont pas à être pris en compte.

Eist land, eis sprooch

La langue est sans nul doute une préoccupation de premier plan. Tout d’abord, il y a le luxembourgeois. Il a été interdit de parler allemand pendant la Première guerre mondiale aux États-Unis, de même qu’au Brésil pendant la Seconde guerre mondiale.
Dans ces deux pays, la société majoritaire ne faisait aucune distinction entre l’allemand et le luxembourgeois, et les Luxembourgeois ont dû subir l’ interdiction de parler leur propre langue. Au Nebraska, même l’enseignement d’une langue étrangère constituait un délit. Les Luxembourgeois se trouvaient dans l’incapacité d’enseigner leur langue maternelle à leurs enfants, engendrant de la sorte une perte forcée et immense de leurs racines pour les générations suivantes.
En dépit de tout cela, nos recherches démontrent que 84% des prétendants à la double nationalité résidant au Brésil, de même qu’aux États-Unis, sont désireux d’apprendre le luxembourgeois.

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Des binationaux veulent apprendre le luxembourgeois

La seule solution de repli que l’on puisse trouver est l’inscription à des cours en ligne, qui, toutefois, ont lieu pendant les heures de travail au Luxembourg, et dont le coût oscille entre 40 et 60 € de l’heure pour être mis en contact avec un professeur locuteur natif. Il conviendra ainsi de souligner que l’apprentissage du luxembourgeois constitue un luxe réservé aux personnes disposant d’une grande souplesse dans leurs horaires de travail,  assortie de revenus confortables.
Même au Luxembourg, le prix de l’apprentissage du luxembourgeois dans une école de langue reste coûteux sans aide de l’État. La programmation l’Institut National des Langues propose des cours de luxembourgeois abordables, mais elle se limite à 2 sessions de cours par an.
La langue reste une question centrale pour ces nouveaux binationaux luxembourgeois. Alors que 45% des Brésiliens et 22% des Américains indiquent parler une langue étrangère, il s’avère qu’en réalité la majorité de ces deux populations est monolingue et que très peu, voire aucun, des candidats à l’immigration parlent toutes les langues officielles du Luxembourg, ce qui rend plus compliquée la perspective de trouver sa voie sur le marché du travail au Luxembourg.
Le meilleur exemple de cela est la procédure de nationalité même. Au délai de 4 mois après une demande de nationalité jugée recevable, le nouveau luxembourgeois est informé de sa nationalité par un courrier rédigé en français, langue que l’intéressé a de fortes chances de pas ne comprendre.
Les données de notre enquête révèlent que les binationaux sont très fiers de leurs racines luxembourgeoises et souhaitent pour la plus grande partie en faire profiter à la société luxembourgeoise, même de loin. Cependant, la plupart d’entre eux finissent par obtenir leur nationalité et se disent ensuite « Et maintenant, je fais quoi ? » et ne disposent d’aucune assistance pour savoir quoi faire ensuite.

L’intégration est la clé

Nous avons la ferme conviction que l’État luxembourgeois devrait envisager de prendre certaines mesures à même de contribuer à une meilleure intégration de ces nouveaux ressortissants dans la société luxembourgeoise.
Nous lui suggérons de mettre en place à court terme des moyens informationnels ciblés, tels qu’un site Internet en anglais et en portugais destiné à ces néo-Luxembourgeois, axés sur les besoins qui les caractérisent à leur arrivée au Luxembourg en leur qualité que « non-étrangers ».
Il s’agit là d’une mesure peu coûteuse qui sera largement rentabilisée au cours des cinq prochaines années, lorsque les doubles nationaux par ascendance commenceront à arriver. Il est essentiel que les nouveaux Luxembourgeois soient mieux informés et sachent mieux s’orienter dans les méandres de l’Administration luxembourgeoise, voire qu’ils aient des attentes plus réalistes quant à la vie au Luxembourg avant de tenter de s’y installer, afin de les aider ainsi à mieux s’organiser.
Une telle mesure pourrait permettre un gain d’argent en réduisant les dépenses de l’État et le temps de travail de ses fonctionnaires passé sur les formalités à accomplir.
D’autres mesures, notamment l’ouverture des programmes destinés aux étrangers, tels que le CAI, aux ressortissants luxembourgeois dans les 12 mois à compter de leur première installation au Luxembourg, constitueraient une étape supplémentaire pour assurer l’intégration harmonieuse des nouveaux binationaux dans la société luxembourgeoise.
Nous avons créé une banque d’informations afin de recenser les lacunes des sites Internet de l’État luxembourgeois, ou de renseigner sur les politiques luxembourgeoises qui pourraient avoir un retentissement négatif non désiré sur les personnes ayant la double nationalité par ascendance.
Nous invitons tous les nouveaux Luxembourgeois par ascendance qui s’installent au Luxembourg à nous faire part des difficultés administratives rencontrées, ou de toute autre question susceptible d’avoir des effets indésirables auprès de ces « non-étrangers ».

Conclusion

Le Luxembourg dispose de l’expérience suffisante pour savoir que l’intégration des nouveaux résidents nécessite du temps et des efforts soutenus. Toutefois, les retombées peuvent être énormes.
L’intégration de cette nouvelle population de binationaux importante en nombre sera une source de défis inédits à relever et prendra assurément du temps.
Pour beaucoup d’entre eux, il leur faudra également du temps pour se sentir chez eux au Luxembourg, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas d’ores et déjà envie d’être impliqués dans leur futur pays, avant de s’y installer.
D’une manière ou d’une autre, cette nouvelle “communauté” luxembourgeoise existe et commencera vraiment à prendre forme lorsque la poussière retombera après le délai final du 31 décembre 2022. À partir de ce moment-là, il n’y aura plus de retour en arrière possible. Nous estimons donc qu’il est grand temps de commencer à envisager l’avenir, en réfléchissant aux prochaines étapes.